Sous les rues de plusieurs grandes villes françaises circule de l'eau glacée. Elle part d'une centrale, parcourt des kilomètres de canalisations et vient rafraîchir des immeubles raccordés, avant de repartir se refroidir. C'est le principe du réseau de froid urbain, l'équivalent du chauffage collectif, mais à l'envers.
Pourquoi c'est plus sobre qu'un climatiseur
L'intérêt tient à deux choses. La première est l'effet d'échelle : une installation centralisée est plus efficace que des milliers de petits climatiseurs individuels, et elle ne rejette pas d'air chaud dans la rue, contrairement aux groupes extérieurs qui contribuent à surchauffer les villes.
La seconde tient au free-cooling. Quand l'eau d'un fleuve, d'un lac ou de la mer est suffisamment fraîche, elle refroidit directement le circuit sans faire tourner de machine frigorifique, explique le service public France Chaleur Urbaine. Le réseau parisien exploite ainsi la Seine pour couvrir une part significative de ses besoins, comme le détaillait France 3 Paris Île-de-France.
L'ambition publique
C'est cette sobriété qui pousse les pouvoirs publics à vouloir accélérer. L'exécutif vise un doublement de la capacité de ces réseaux d'ici 2030, rapporte BFM Business, dans la logique des documents de programmation énergétique qui prévoient depuis plusieurs années un fort développement des livraisons de froid renouvelable.
Le point de départ reste modeste. La France comptait 35 réseaux de froid en 2021, desservant environ 1 445 bâtiments pour une production de 0,78 térawattheure. À titre de comparaison, le parc de réseaux de chaleur est d'un tout autre ordre de grandeur.
Le chiffre qui change la lecture
Voici l'information qui mérite l'attention. La répartition des surfaces refroidies par ces réseaux est la suivante : 88 % de tertiaire, c'est-à-dire des bureaux, des hôpitaux, des universités, des aéroports ; 12 % d'industriel ; et 0,3 % de résidentiel.
Autrement dit, le réseau de froid urbain n'est aujourd'hui presque pas un dispositif de rafraîchissement des logements. C'est une infrastructure qui climatise les lieux de travail, les commerces et quelques équipements publics. Un habitant dont l'appartement devient invivable en août n'a, dans l'immense majorité des cas, aucun accès à ce système.
La raison est économique. Raccorder un immeuble ancien suppose des travaux lourds, et la rentabilité d'un réseau exige une densité de consommateurs importants et réguliers, ce que fournissent bien mieux des tours de bureaux qu'un tissu résidentiel diffus. Les nouveaux quartiers denses sont donc les premiers servis.
La robustesse, angle mort du dispositif
Reste une fragilité que le développement du parc ne résout pas. Le free-cooling, qui fait toute la sobriété du système, dépend d'une eau naturellement fraîche. Or c'est précisément pendant les canicules prolongées que les fleuves se réchauffent et que cette ressource gratuite se dérobe.
Les réseaux basculent alors sur leurs groupes frigorifiques électriques, au moment exact où le pays entier appelle de la puissance pour se rafraîchir. C'est ce que recouvre la formule prudente employée à propos de la nécessité de renforcer leur robustesse : un équipement d'adaptation qui défaille au pic de l'épisode qu'il doit amortir manque son objet.
Utile, mais pas la réponse
Il ne s'agit pas de disqualifier ces réseaux. Ils font mieux, à service rendu égal, que la multiplication de climatiseurs individuels, et leur extension est une bonne nouvelle pour les bâtiments qu'ils desserviront.
Mais les présenter comme la parade française aux canicules serait trompeur. Pour les logements, l'essentiel se joue ailleurs : isolation, protection solaire, ventilation nocturne, végétalisation, lutte contre les passoires thermiques. Le froid urbain rafraîchira les bureaux ; il ne rafraîchira pas les chambres sous les toits.



