Il existe peu d'endroits habités plus hostiles sur cette planète. Concordia se dresse par 75°06' de latitude sud et 123°21' de longitude est, à 3 233 mètres d'altitude, au milieu du plateau antarctique, indique l'Institut polaire français, qui la co-exploite.
Mille cent kilomètres de rien
Le chiffre qui donne la mesure du lieu n'est pas l'altitude, c'est la distance. La côte la plus proche, où se trouve la station française Dumont d'Urville, est à 1 100 kilomètres. Entre les deux, il n'y a rien : ni relief, ni végétation, ni faune. À cette altitude et à cette latitude, même les manchots ne s'aventurent pas.
La température moyenne annuelle s'établit à moins 55 °C. L'été, elle oscille entre moins 30 et moins 50 °C. L'hiver, elle peut descendre jusqu'à moins 80 °C. Ce ne sont pas des records ponctuels mais le régime ordinaire de fonctionnement de la base.
Une douzaine de personnes, cinq mois sans soleil
L'été austral, la station accueille jusqu'à 70 personnes. Puis les avions cessent de venir, et il reste douze à quinze hivernants pour tenir le site. Le soleil disparaît complètement de la mi-mai à la fin juillet ; à l'inverse, il ne se couche plus de la mi-novembre à la fin janvier.
Pendant cette période, aucune évacuation n'est possible. Les conditions interdisent tout vol : un problème médical, une panne majeure ou un conflit humain doivent se régler sur place, avec les moyens du bord. C'est ce qui fait de Concordia un site scientifique particulier, dont l'isolement est lui-même devenu un objet d'étude.
Un projet franco-italien devenu permanent
La station est le fruit d'une coopération entre l'Institut polaire français Paul-Émile Victor et son homologue italien, le Programma nazionale di ricerche in Antartide. Le projet remonte à 1993, et l'occupation permanente, hiver compris, a commencé en 2005.
Deux décennies plus tard, elle fait partie du petit nombre de bases habitées en continu à l'intérieur du continent, aux côtés notamment de la base américaine du pôle Sud et de la station russe Vostok.
Huit cent mille ans de climat sous les pieds
L'intérêt scientifique du site tient d'abord à ce qu'il y a dessous. La glace du dôme C s'est accumulée sans discontinuer pendant des centaines de milliers d'années, piégeant à chaque chute de neige des bulles d'air ancien.
Les forages menés sur place ont permis de remonter une archive climatique couvrant environ 800 000 ans. Concrètement, on peut y mesurer la composition de l'atmosphère terrestre à des époques où l'espèce humaine n'existait pas encore, et reconstituer l'alternance des périodes glaciaires et interglaciaires. C'est l'une des références sur lesquelles s'appuie la compréhension actuelle du système climatique.
Astronomie, séismes, et cobayes de l'espace
Le reste du programme profite d'autres particularités du lieu. L'air y est parmi les plus secs et les plus stables au monde, ce qui en fait un site d'observation astronomique remarquable. La station accueille aussi des travaux de physique et de chimie de l'atmosphère, de sismologie, de magnétisme et d'observation de la Terre.
Enfin, Concordia sert de banc d'essai à la recherche spatiale. Un équipage réduit, confiné plusieurs mois dans un environnement mortel, sans possibilité de retour : la situation ressemble suffisamment à une mission longue durée pour que l'on y étudie la physiologie et le comportement humains en isolement extrême. L'Agence spatiale européenne y mène des travaux de longue date.
Une logistique qui pèse lourd
Tout cela suppose une chaîne d'approvisionnement considérable. Le matériel arrive par bateau jusqu'à la côte, puis remonte le plateau par convois terrestres sur plus de mille kilomètres, opération qui prend des semaines. L'institut a récemment renforcé ses moyens maritimes, avec le retour en Antarctique d'un nouveau navire pousseur.
C'est la contrainte de fond de la recherche polaire française : chaque mesure prise sur le plateau antarctique se paie en carburant, en jours de traversée et en personnel mobilisé. La science y coûte cher, mais elle produit des données que rien d'autre ne permet d'obtenir.



