Il existe en France une poignée de lieux que les spécialistes appellent des environnements d'habitants-paysagistes, et que tout le monde appelle simplement des jardins fous. Celui de Gabriel Albert, à Nantillé, est l'un des plus aboutis.

Vingt ans de retraite, quatre cents personnages

Gabriel Albert, né en 1904 et mort en 2000, était menuisier ébéniste. Autodidacte en sculpture, il n'a commencé qu'une fois sa vie active terminée.

Il bâtit d'abord sa maison et son atelier à partir de 1956, au lieu-dit Chez Audebert, sur la commune de Nantillé, en Charente-Maritime. Puis, de 1969 à 1989, il consacre deux décennies à peupler son terrain.

Le décompte a été fait. L'ensemble comptait environ 400 pièces ; 388 subsistent aujourd'hui, soit 202 statues et 186 bustes. Toutes sont en mortier de ciment armé, beaucoup sont peintes.

Qui sont-ils

Le peuplement du jardin ne suit aucun programme, et c'est précisément ce qui le rend fascinant.

On y croise des personnages historiques, des personnages de fiction, et une majorité d'anonymes sans identité assignée. Les figures féminines dominent. S'y ajoute une quarantaine d'animaux.

À l'entrée, une statue de gardien tient un panneau. Il indique : entrée libre.

Ce qui distingue ce lieu d'une collection de sculptures

Le point mérite d'être posé, parce qu'il explique le classement patrimonial.

Ce n'est pas un jardin dans lequel on aurait installé des statues. C'est l'ensemble de la propriété qui constitue l'œuvre : la maison, l'atelier, la disposition des allées, les alignements de personnages. Retirer les statues détruirait le lieu ; les déplacer ailleurs les réduirait à des objets.

C'est la définition même de ces environnements construits par des gens qui n'avaient reçu aucune formation artistique, souvent tard dans leur vie, presque toujours seuls, et sans destinataire précis. Le facteur Cheval et son Palais idéal en sont l'exemple le plus connu ; il y en a des dizaines d'autres en France, dont beaucoup ont disparu faute d'héritiers intéressés ou de protection.

Pourquoi celui-ci a survécu

Le Jardin de Gabriel a échappé au sort ordinaire de ces créations, et cela tient à deux décisions.

Les constructions et la composition sculptée ont été inscrites au titre des monuments historiques le 10 mai 2011, onze ans après la mort de leur auteur. C'est court, à l'échelle du patrimoine, et c'est ce qui a évité la dispersion.

Le site appartient aujourd'hui à la région Nouvelle-Aquitaine, qui a engagé des travaux de restauration en novembre 2017. Le ciment armé peint, exposé aux intempéries pendant un demi-siècle, ne se conserve pas tout seul : il se fissure, l'armature rouille et fait éclater la matière.

Une collectivité qui achète et restaure quatre cents statues faites par un ébéniste retraité dans son jardin, c'est une décision culturelle qui n'allait pas de soi. Elle mérite d'être signalée, à l'heure où l'on visite plutôt des sites qui se recommandent d'eux-mêmes.

Et pour ceux qui passent par la Saintonge cet été : c'est gratuit, et le gardien le dit lui-même.