Deux informations sont tombées le même jour, et elles racontent la même chose. La BBC rapporte que le Rhin est descendu à un niveau record de basses eaux, et la presse française rapporte que l'assèchement du Danube a mis l'Europe centrale au bord d'une difficulté électrique.
Nous n'avons pas pu ouvrir ces articles depuis nos outils et ne donnerons donc aucune cote relevée cette semaine. Ce que nous pouvons faire, en revanche, c'est expliquer pourquoi ces deux nouvelles comptent, à partir de données vérifiables.
Le Rhin n'est pas un décor, c'est une route
Le Rhin est l'une des voies navigables les plus fréquentées au monde, avec 883 kilomètres accessibles aux bateaux de grande capacité. Il alimente en matières premières et en produits finis le cœur industriel allemand, des raffineries aux usines chimiques.
La contrainte des basses eaux ne fonctionne pas comme on l'imagine. Le fleuve ne devient pas impraticable d'un coup : il devient de moins en moins chargeable. Une péniche dont le tirant d'eau dépasse la profondeur disponible doit alléger sa cargaison. À la moitié du chargement, il faut deux fois plus de rotations pour le même tonnage, et le prix du fret s'envole bien avant que la navigation ne s'arrête.
L'épisode de 2018 en donne la mesure. Le niveau était descendu jusqu'à 73 centimètres à Cologne le 26 octobre. BASF et ThyssenKrupp avaient dû ralentir leur production, l'acheminement du charbon vers les centrales était devenu problématique, et le gouvernement allemand avait autorisé le recours aux réserves stratégiques de carburant pour compenser la perte de capacité fluviale.
Ce précédent est le bon repère : une sécheresse sur le Rhin ne se traduit pas par des images de berges à sec, mais par des arrêts de chaîne et des factures.
Le Danube, l'eau et le nucléaire
Sur le Danube, le mécanisme est différent, et il est plus contre-intuitif.
La Hongrie exploite une seule centrale nucléaire, Paks, dont les quatre réacteurs totalisent 1 916 mégawatts et fournissaient 46,7 % de l'électricité du pays en 2022. Elle est refroidie par le Danube.
Une centrale thermique, nucléaire ou non, a besoin d'une source froide. Quand le débit du fleuve baisse et que sa température monte, deux limites se rapprochent : la quantité d'eau prélevable, et le seuil réglementaire de température de rejet, fixé pour protéger la vie aquatique. Une centrale peut donc être contrainte de réduire sa puissance, voire de s'arrêter, alors même que ses réacteurs fonctionnent parfaitement.
C'est une vulnérabilité que le débat sur l'énergie évoque rarement : le parc électrique européen est, en partie, indexé sur l'hydrologie estivale.
Un point mérite d'être rectifié au passage. Certains titres présentent Paks comme fournissant un tiers de l'électricité de l'Europe centrale. C'est inexact : les 46,7 % cités se rapportent à la consommation hongroise. La centrale est décisive pour la Hongrie, pas pour la région entière.
Ce que cela dit du reste
Trois enseignements se dégagent, et ils valent aussi pour la France.
La sécheresse est un sujet économique autant qu'environnemental. On la mesure en hectares brûlés et en restrictions d'arrosage ; on devrait aussi la mesurer en tonnes non transportées et en mégawatts non produits.
Les infrastructures européennes ont été dimensionnées sur une hydrologie qui change. Un chenal de navigation, une prise d'eau de centrale, un seuil de rejet thermique : tous ces paramètres reposent sur des statistiques de débit établies au XXe siècle.
Les effets se propagent hors des frontières du bassin. Le fret qui ne passe plus par le Rhin repart sur le rail et la route, où il occupe des sillons et des camions qui manquent ailleurs. L'électricité que la Hongrie ne produit pas, elle l'achète sur un marché européen interconnecté, dont la France fait partie.
En France, la même semaine, la sécheresse est décrite comme historique et critique pour les petits cours d'eau. Ce sont deux échelles d'un même phénomène : les ruisseaux qui disparaissent en premier, les grands fleuves qui, en s'abaissant, rendent le problème visible dans les bilans d'entreprise.



