Pendant des années, les « usines à arnaques » asiatiques étaient cantonnées aux zones grises de la Birmanie, du Cambodge et du Laos. Les opérations de police menées dans ces pays ont rebattu les cartes : selon une enquête du Monde, les réseaux criminels se redéploient désormais vers le Sri Lanka, qui s'impose comme une nouvelle base arrière de l'escroquerie en ligne.

Une vague d'arrestations sans précédent

Les chiffres traduisent le basculement. Depuis le début de l'année 2026, la police sri-lankaise a interpellé plus de 1 000 étrangers soupçonnés de cybercriminalité, principalement des ressortissants chinois, vietnamiens et indiens — contre 430 sur toute l'année 2024, rapporte l'agence relayée par l'Inquirer. Les coups de filet s'enchaînent à Galle, Matara et près de Colombo.

Pourquoi le Sri Lanka

L'île coche plusieurs cases pour les opérateurs en fuite : un régime de visa souple (touristique de 30 jours, ouvert à de nombreux pays), une connexion internet fiable, et la possibilité d'opérer en cellules très mobiles de cinq à dix personnes dissimulées dans des villas balnéaires de luxe — loin des immenses complexes barbelés à la birmane.

Travail forcé et tortures

Derrière l'arnaque, la traite. Un rapport des Nations unies publié en février estime qu'au moins 300 000 personnes, originaires de 66 pays, ont été victimes de traite vers les centres d'arnaque de la seule Asie du Sud-Est. Attirées par de fausses offres d'emploi, elles sont ensuite contraintes d'escroquer à distance, sous la menace de sévices « assimilables à de la torture » : privation de nourriture, confinement, violences.

Des victimes jusqu'en Europe

La méthode dite du « pig butchering » consiste à tisser une fausse relation amoureuse ou amicale avant de pousser la cible vers de faux placements en cryptomonnaies. À l'échelle mondiale, l'ONU évalue les revenus annuels de cette industrie criminelle à environ 64 milliards de dollars. Ces arnaques frappent aussi l'Europe, où Europol participe à la riposte ; le nombre précis de victimes françaises liées spécifiquement aux centres sri-lankais reste toutefois à établir.

Une réponse balbutiante

Colombo multiplie les raids mais reconnaît la difficulté à endiguer un phénomène par nature itinérant : démantelée à un endroit, une cellule se reconstitue ailleurs. Le défi est aussi judiciaire — suspects étrangers, victimes de traite mêlées aux opérateurs, flux cryptés difficiles à tracer. Pour les enquêteurs, le déplacement vers le Sri Lanka confirme une logique implacable : tant que la demande et l'impunité persistent, l'industrie de l'arnaque change simplement d'adresse.