Il y a, dans les vallées du Midi, une créature qui ne figure sur aucune carte et que tout le monde connaît pourtant localement. On l'appelle le coulobre. Elle vit dans l'eau, elle vole, et deux évêques l'auraient chassée.

Une bête d'eau et d'air

Les descriptions varient d'une vallée à l'autre, ce qui est la règle pour ce genre de récits, transmis oralement pendant des siècles avant d'être fixés par écrit.

La version la mieux documentée, celle du Vaucluse, décrit une créature ailée tenant du drac et du dragon, installée dans la fontaine de Vaucluse, la résurgence spectaculaire d'où jaillit la Sorgue. Une tradition rapportée par la notice encyclopédique lui prête même une descendance : elle se serait accouplée avec des dragons, puis aurait élevé seule de petites salamandres noires tachetées d'or. Le détail est étrange et charmant, et il en dit long sur la manière dont ces légendes recyclent la faune réellement observée près des sources.

En Périgord, la créature est décrite plutôt comme un serpent massif, associé à une grotte.

L'étymologie, et une querelle

Le nom appelle une remarque, parce qu'on lit souvent une explication qui n'est pas la seule.

L'interprétation la plus répandue rattache « coulobre » au latin coluber, la couleuvre, dont dérive effectivement le français « couleuvre » et l'occitan colòbra. C'est séduisant, et cohérent avec l'aspect serpentiforme de la bête.

Mais cette filiation est discutée. La notice consacrée au coulobre avance une autre hypothèse, qui la contredit explicitement : une composition à partir d'un radical ligure kal, la pierre, et d'un suffixe celtique -briga, la hauteur, renvoyant au décor minéral d'où la fontaine surgit. Le nom désignerait alors d'abord un lieu, et seulement ensuite la créature qu'on y a logée.

Nous n'avons pas à trancher entre linguistes. Il vaut mieux signaler que le débat existe : ce genre de légende attire les étymologies rétrospectives, séduisantes et invérifiables.

Deux saints, deux rivières

Le récit le plus connu est celui de saint Véran, évêque de Cavaillon au VIe siècle. La tradition veut qu'il ait délivré la Sorgue du monstre. Celui-ci se serait enfui vers les Alpes, où il aurait fini par mourir, à l'emplacement du village qui porte aujourd'hui le nom de Saint-Véran et où une statue rappelle l'épisode dans l'église.

En Dordogne, le rôle revient à saint Front, évêque de Périgueux, crédité d'avoir débarrassé la région d'un serpent installé dans une grotte tenue pour druidique.

La symétrie des deux récits n'est pas un hasard, et c'est là que le sujet devient réellement intéressant.

Ce que la légende raconte vraiment

Les folkloristes lisent ces récits de saints terrassant des monstres aquatiques comme la mise en récit de la christianisation. Les sources, les résurgences, les gouffres étaient des lieux de culte avant l'arrivée du christianisme, et la mention d'une grotte « druidique » dans la version périgourdine ne laisse guère de doute sur ce qui est visé. Le dragon vaincu par l'évêque, c'est l'ancienne religion soumise par la nouvelle.

Un détail mérite d'être relevé : dans la version vauclusienne, le coulobre n'est pas tué sur place. Il est chassé, il s'enfuit, il va mourir ailleurs. Ce n'est pas une extermination, c'est une expulsion, ce qui correspond assez bien à la manière dont les cultes locaux ont été absorbés plutôt qu'effacés.

À cette lecture s'en ajoute une seconde, plus terre à terre et tout aussi convaincante. Ces créatures habitent précisément les endroits où l'eau tue : la résurgence dont personne ne connaît le fond, les rapides où les bateliers se noient, les crues qui emportent les récoltes. Raconter un monstre dans la rivière, c'est transmettre un savoir de sécurité à des gens qui ne lisent pas. La légende est un panneau de danger, sous forme d'histoire.

Une bête qui ne meurt pas

Le coulobre a survécu à sa propre défaite. On le retrouve dans des statues d'églises, dans des noms de lieux, dans les brochures des offices de tourisme du Périgord et du Vaucluse, dans des fêtes locales.

C'est le sort ordinaire des monstres de légende : une fois qu'ils ne font plus peur, ils deviennent des emblèmes. Si vous passez par la fontaine de Vaucluse cet été, regardez l'eau qui sort de la falaise, d'un bleu invraisemblable, sans que personne n'ait jamais atteint le fond du conduit. Vous comprendrez sans effort pourquoi on y a mis un dragon.