Il existe deux façons de traiter une usine morte. La première consiste à démolir, décontaminer, niveler, et à construire autre chose par-dessus. La seconde consiste à laisser l'usine debout et à décider qu'elle est désormais un paysage. Duisburg, dans la Ruhr, a choisi la seconde, et le résultat est l'un des lieux les plus étranges d'Europe.
Quatre-vingt-quatre ans de fonte
Le site s'appelle aujourd'hui Landschaftspark Duisburg-Nord. Il occupe l'emprise de l'ancienne aciérie Thyssen du quartier de Meiderich, qui a produit de la fonte de 1901 à 1985.
Ce sont les dates qui racontent l'histoire de toute la Ruhr : une usine ouverte au moment où l'Allemagne devient une puissance industrielle, et fermée au milieu des années 1980, quand la sidérurgie européenne s'effondre. Ce qui reste alors est un site abandonné, immense, et lourdement pollué.
Le choix de ne pas effacer
En 1991, la reconversion est confiée à l'architecte paysagiste Peter Latz et à son agence Latz + Partner. Leur parti pris rompt avec la doctrine de l'époque.
Plutôt que de raser les installations et d'excaver les terres contaminées, Latz conserve la structure de l'usine et traite la pollution sur place, notamment par phytoremédiation, c'est-à-dire en utilisant des plantes capables d'extraire ou de fixer les polluants du sol. Le processus est lent, il se compte en décennies, mais il évite de déplacer des milliers de tonnes de terre souillée vers ailleurs.
Le principe esthétique découle du principe technique : on ne cache rien. Les trois hauts fourneaux restent debout. Les passerelles, les conduites, les bunkers à minerai demeurent en place, et la végétation s'y installe. Le visiteur ne traverse pas un parc où il y avait autrefois une usine. Il traverse une usine devenue parc.
Ce qu'on y fait aujourd'hui
C'est là que le lieu devient réellement singulier, parce que les usages inventés collent aux formes existantes plutôt que de les contourner.
Les parois de béton des anciens silos à minerai servent de murs d'escalade : des voies ont été équipées dans les alvéoles, et le site est devenu un terrain de grimpe reconnu.
Un ancien gazomètre a été rempli d'eau et transformé en fosse de plongée. Les plongeurs y évoluent en milieu clos, autour d'objets immergés, à l'intérieur d'un réservoir qui contenait autrefois du gaz de haut fourneau.
Le soir, les structures sont mises en lumière par une installation permanente conçue par Jonathan Park, qui colore les hauts fourneaux et transforme la silhouette industrielle en objet spectaculaire. Une place centrale accueille par ailleurs concerts et spectacles.
Pourquoi cela nous intéresse
On pourrait s'arrêter à la curiosité touristique. Ce serait dommage, parce que Duisburg pose une question que la France se pose partout où une usine ferme.
La démarche de Latz repose sur une idée simple : le patrimoine industriel n'a pas besoin d'être joli pour valoir la peine d'être gardé. Ce qui est conservé ici n'est pas un beau bâtiment, c'est une machine, avec sa logique, ses circulations, sa violence. Et le résultat est que d'anciens ouvriers peuvent y emmener leurs petits-enfants et leur montrer, en pointant du doigt, où ils travaillaient et à quoi servait chaque installation. Une friche rasée ne permet pas cette conversation.
Il y a aussi une leçon plus terre à terre sur le coût. Conserver et dépolluer lentement sur place a permis d'ouvrir le site au public bien avant qu'il ne soit entièrement assaini, là où une décontamination complète préalable aurait immobilisé le terrain pendant des années sans usage.
Le Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, les hauts fourneaux d'Uckange en Moselle ou les sites lorrains posent les mêmes questions, avec les mêmes contraintes : que garder, que démolir, et à quel usage destiner ce qui reste. Duisburg n'est pas un modèle transposable tel quel, mais c'est une démonstration que la troisième voie existe, entre le musée figé et la table rase.



