Un texte confié à un inconnu

Nous sommes en juin 1776. À Philadelphie, le Congrès continental, réuni pour organiser la rupture avec la Couronne britannique, a besoin d'un texte pour la justifier. La rédaction est confiée à un comité de cinq hommes, où figurent Benjamin Franklin et John Adams. C'est pourtant le plus discret d'entre eux, un Virginien de trente-trois ans encore peu connu, Thomas Jefferson, qui va tenir la plume.

Le choix n'avait rien d'évident. Adams, plus aguerri, aurait pu s'en charger, mais il préféra pousser Jefferson en avant, misant sur son talent d'écriture et sur le poids de sa Virginie natale. Selon le récit de Challenges, le jeune homme rédige son brouillon en une poignée de jours, s'inspirant notamment de la Déclaration des droits de Virginie.

Le Congrès taille dans le texte

La suite fut une épreuve pour l'auteur. Une fois le brouillon remis, les délégués le passent au crible et en retranchent une part substantielle, de l'ordre d'un quart du texte. Des formules disparaissent, d'autres sont réécrites. Jefferson, perfectionniste, vit mal ce travail de coupe, sans le contester publiquement.

C'est de ce texte remanié qu'est issue l'une des phrases les plus célèbres de l'histoire politique, sur les droits inaliénables que sont « la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Une formule appelée à traverser les siècles et à inspirer, bien plus tard, d'autres textes fondateurs des droits humains.

Le silence sur l'esclavage

La coupe la plus lourde de sens concerne l'esclavage. Le brouillon de Jefferson contenait une charge explicite contre la traite, mise sur le compte de la Couronne. Or plusieurs délégués du Sud, eux-mêmes propriétaires d'esclaves, s'y opposèrent. Pour préserver l'unité indispensable des treize colonies, le passage fut retiré.

Le paradoxe est saisissant : le texte qui proclame que « tous les hommes sont créés égaux » se voit, dans le même mouvement, expurgé de sa seule critique frontale de l'esclavage. Cette contradiction fondatrice pèsera longtemps sur la jeune République, jusqu'à la guerre de Sécession.

Le 2 juillet, le 4 juillet

Autre confusion tenace : la date. Le 2 juillet 1776, le Congrès vote la résolution proclamant l'indépendance. C'est, juridiquement, la véritable rupture. John Adams lui-même crut que cette date resterait dans les mémoires. Mais c'est le 4 juillet, jour de l'adoption du texte de la Déclaration, qui deviendra l'Independence Day, la fête nationale américaine.

Un parchemin fragile, une copie célèbre

Le document original, signé par cinquante-six délégués, a beaucoup souffert. Exposé durant des générations, le parchemin s'est estompé au point de devenir difficilement lisible. L'image que la plupart des Américains ont en tête n'est d'ailleurs pas cet original, mais une gravure réalisée en 1823 par le typographe William J. Stone, qui a permis d'en fixer et d'en diffuser une version nette, rappelle le site des Archives nationales américaines.

Un héritage qui dépasse ses auteurs

Deux siècles et demi plus tard, la Déclaration appartient à bien plus que les États-Unis. Des mouvements d'émancipation du monde entier s'en sont réclamés, et sa philosophie irrigue les grands textes sur les droits fondamentaux. Jefferson, lui, resta jusqu'au bout attaché à son brouillon d'origine. C'est pourtant le texte négocié, marqué par les compromis de 1776, qui a fait l'Histoire. ActuBrief y revient à l'occasion de ce 250e anniversaire.