« La Coupe du monde n'est pas à vendre. » La formule, signée UEFA, a été prononcée jeudi 30 juillet à l'issue d'une réunion d'urgence, et elle vient avec une menace que le football européen n'avait jamais formulée aussi crûment : aucune sélection nationale du continent ne participera à une compétition de la Fifa tant que le projet d'ouverture aux investisseurs privés restera sur la table.

Ce que la Fifa propose exactement

L'instance dirigée par Gianni Infantino veut loger ses actifs commerciaux dans une structure valorisée autour de 20 milliards de dollars, et en céder une part minoritaire à des investisseurs privés. Le véhicule serait porté par un fonds new-yorkais fondé par Joshua Kushner. Pour emporter l'adhésion des fédérations, la Fifa a assorti sa proposition d'une contrepartie très directe : 20 millions de dollars offerts à chacun de ses 211 membres.

C'est là que le projet se heurte à un mur. Ce qui serait cédé n'est pas un actif quelconque : ce sont les droits de diffusion et d'exploitation commerciale des Coupes du monde, c'est-à-dire la principale ressource collective du football mondial et l'instrument par lequel la Fifa redistribue aux petites fédérations. Passer une part de cette machine à des actionnaires implique, mécaniquement, qu'une part des recettes sorte du circuit sportif.

Une unanimité européenne, rare

Les 55 fédérations de l'UEFA ont voté sans une voix discordante. Sur un continent où l'Angleterre, l'Espagne, la France et l'Allemagne s'accordent rarement sur quoi que ce soit en matière de calendrier ou de gouvernance, l'unanimité est en soi l'information. Le communiqué européen est sans nuance : « La Coupe du monde ne peut pas être traitée comme un produit d'investissement. »

La menace porte sur l'ensemble des compétitions de la Fifa, pas seulement la Coupe du monde masculine. Pour la France, cela signifierait, si le projet allait à son terme, une absence des Bleus, mais aussi des Bleues et des clubs français des tournois internationaux organisés par l'instance mondiale.

L'Amérique du Nord suit dans la journée

Quelques heures plus tard, la Concacaf et ses 41 fédérations ont rejeté la proposition à leur tour. Leurs griefs sont moins symboliques que procéduraux : un calendrier de décision jugé artificiellement resserré, et un dossier qui n'est pas passé par les organes de gouvernance censés l'examiner.

L'arithmétique se referme

La Fifa compte 211 fédérations. Une majorité simple suppose 106 voix. Avec 55 refus européens et 41 refus nord-américains, le camp du non en compte 96. Il en manque donc dix pour que le projet soit mathématiquement hors d'atteinte, à prendre parmi l'Afrique, l'Asie, l'Amérique du Sud et l'Océanie.

La Fifa a fixé la mi-septembre comme échéance, le 15 selon Al Jazeera. Dix voix sur les 115 fédérations qui ne se sont pas encore prononcées : au vu de la vitesse à laquelle les deux premières confédérations ont basculé, l'échéance ressemble moins à une date de validation qu'à une date d'enterrement.

Le précédent de 2018

Ce n'est pas la première fois que Gianni Infantino tente d'ouvrir le football mondial aux capitaux extérieurs. En 2018, un montage à 25 milliards de dollars adossé à SoftBank, autour d'un Mondial des clubs élargi, avait échoué devant la résistance européenne. Le scénario se répète, à ceci près que la menace, cette fois, est chiffrée, votée, et qu'elle porte sur la compétition qui fait vivre l'institution.