Il y a des endroits où l'histoire de l'art bascule en quelques semaines. Collioure, port de pêche de la Côte Vermeille adossé aux contreforts des Albères, en fait partie. Henri Matisse y arrive en mai 1905. Il en repart en septembre avec une manière de peindre qui n'est plus celle de personne.

Ce qu'il vient chercher

Matisse a alors 35 ans et une carrière qui n'a pas encore décollé. Il a traversé le néo-impressionnisme, travaillé la touche divisée, appris à décomposer la lumière en points de couleur pure. Cette technique lui a donné une palette claire, mais elle l'enferme dans un système.

Ce qu'il trouve à Collioure, c'est une lumière si franche qu'elle rend la démonstration inutile. Sur cette côte, les ombres ne sont pas grises, elles sont bleues et violettes. Les façades ne sont pas roses, elles sont orange à midi et mauves le soir. Il n'y a plus besoin de théoriser la couleur : il suffit de la regarder.

Le travail à deux

André Derain le rejoint pendant l'été. Les deux hommes travaillent côte à côte, et cette proximité compte autant que le lieu. Chacun pousse l'autre à aller plus loin dans l'abandon de la couleur locale, cette convention qui veut qu'un toit soit peint de la couleur d'un toit.

De ce séjour datent des toiles qui figurent aujourd'hui dans les plus grands musées. La Fenêtre ouverte, Collioure est conservée à la National Gallery of Art de Washington : le port y est vu depuis l'intérieur d'une chambre, et le cadre de la fenêtre découpe la vue en aplats de bleu, de rose et de vert qui ne prétendent plus imiter quoi que ce soit. Les Toits de Collioure sont au musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Derain, de son côté, en rapporte notamment Montagnes à Collioure.

Le scandale du Salon d'automne

C'est à Paris, quelques semaines plus tard, que l'affaire éclate. Au Salon d'automne d'octobre 1905, Matisse, Derain, Vlaminck et Marquet exposent ensemble dans une même salle. Le choc chromatique est tel que le critique Louis Vauxcelles, remarquant au centre de la pièce une sculpture d'inspiration classique, écrit dans Gil Blas la formule qui fera date : « Donatello chez les fauves ».

L'expression était moqueuse. Elle est devenue le nom du mouvement.

La toile qui concentre les attaques est La Femme au chapeau, portrait de l'épouse du peintre, Amélie, commencé en septembre et achevé juste avant le Salon. Le visage y est traité par plaques de vert, de mauve et d'ocre. La critique parle de barbouillage. C'est alors qu'interviennent Gertrude et Leo Stein, collectionneurs américains installés à Paris, qui l'achètent 500 francs. Le tableau se trouve aujourd'hui au San Francisco Museum of Modern Art.

Cet achat change la trajectoire de Matisse. Il ne le rend pas riche, mais il lui donne quelque chose de plus utile à ce moment précis : la certitude que quelqu'un a compris ce qu'il faisait.

Ce qu'il reste sur place

Collioure n'a pas oublié cet été-là. Un chemin du fauvisme parcourt le village et le front de mer, jalonné de reproductions installées à l'endroit exact où les toiles ont été peintes. Le dispositif est simple et redoutablement efficace : vous vous placez devant le cadre, vous comparez, et vous voyez précisément ce que le peintre a décidé de garder, de déplacer et d'inventer.

C'est peut-être la meilleure leçon de peinture disponible en plein air en France. Elle tient en une observation : la lumière que Matisse a vue est toujours là, et elle ne ressemble toujours pas à ses tableaux. La différence entre les deux, c'est exactement ce qui s'appelle le fauvisme.