Le cinéma français produit régulièrement des enfants acteurs, et raconte plus rarement ce qu'ils deviennent. Le cas d'Alain Cohen mérite d'être connu, parce qu'il a fait exactement l'inverse de ce que le récit habituel attend.

Un renvoi de classe, et un rôle

Né le 10 janvier 1958 à Boulogne-Billancourt, Alain Cohen a huit ans quand Claude Berri le repère dans une école juive de Paris. Les circonstances valent d'être rapportées : le garçon venait d'être mis à la porte de sa classe pour indiscipline, et se trouvait donc dans le couloir au moment où passait le réalisateur.

Le film est Le Vieil Homme et l'Enfant, sorti en 1967, premier long métrage de Berri. Il y donne la réplique à Michel Simon, monstre du cinéma français alors en fin de carrière, dans l'histoire d'un enfant juif caché pendant l'Occupation chez un vieil homme pétainiste et antisémite qui ignore ses origines.

Un détail éclaire l'engagement de la famille : la mère du garçon avait vécu, pendant la guerre, une expérience proche de celle que raconte le film. C'est ce qui a pesé dans la décision de ses parents de le laisser tourner.

L'enfant, lui, avait conscience de la situation. Il dira plus tard avoir su qu'il vivait quelque chose d'extraordinaire.

Trois films, et l'arrêt

Berri le rappellera deux fois : dans Le Cinéma de papa en 1970, puis dans La Première Fois en 1976. Dans les trois, Alain Cohen tient le même emploi : celui de l'alter ego d'enfance du réalisateur.

D'autres propositions arrivent après le succès du premier film. Ses parents les refusent. Puis, adolescent, c'est lui qui décline : le métier ne l'intéresse pas, et il est convaincu de ne pas avoir de talent.

Il faut mesurer la singularité de ce choix. L'histoire du cinéma est pleine d'enfants acteurs abîmés par une carrière poursuivie trop longtemps, et de récits amers sur la difficulté à exister après. Ici, la sortie est nette, précoce, et volontaire.

Architecte, puis Rungis

La suite est prosaïque et, à sa manière, réjouissante. Alain Cohen devient architecte, métier qu'il exerce une quinzaine d'années. Puis il change encore, et se met à vendre des fruits et légumes au marché de Rungis.

Une seule incursion, brève, le ramène devant une caméra : en 2004, dans Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants, de Michel Blanc.

Ce que ce parcours dit du métier

Nous n'écrivons pas ici une nécrologie, et nous préférons le préciser tant ce type de portrait est souvent l'occasion d'une disparition : les sources dont nous disposons ne font état d'aucun décès.

Ce qui rend ce parcours intéressant est ailleurs. Il rappelle que tourner dans un film qui compte, à huit ans, n'oblige à rien. Que la question « qu'est-il devenu ? », posée avec une pointe de condescendance à propos des anciens enfants acteurs, présuppose que continuer aurait été mieux. Et qu'un homme peut avoir donné la réplique à Michel Simon dans un classique du cinéma français, puis avoir passé sa vie à dessiner des bâtiments et à vendre des cageots, sans que cela constitue une déchéance.

Le Vieil Homme et l'Enfant, lui, continue de passer. C'est aussi une définition possible de la réussite : avoir contribué à une œuvre qui vous survit, et avoir eu par ailleurs une vie à soi.