L'intelligence artificielle est devenue un sujet de puissance autant que d'innovation. Derrière les promesses d'investissements records, une question s'impose : la France et l'Europe peuvent-elles maîtriser une technologie dont les briques essentielles, des puces au cloud, leur échappent encore largement ?

Une vitrine française qui se densifie

La France dispose d'un champion visible. En septembre 2025, Mistral AI a levé 1,7 milliard d'euros, portant sa valorisation à 11,7 milliards, le néerlandais ASML en devenant le premier actionnaire, aux côtés de Nvidia et de Bpifrance, rapportent Les Échos. Cet écosystème s'inscrit dans une dynamique politique : en février 2025, le Sommet pour l'action sur l'IA à Paris a vu Emmanuel Macron annoncer 109 milliards d'euros d'investissements privés, tandis que la Commission lançait l'initiative « InvestAI » (200 milliards visés, dont 20 milliards publics pour des « gigafactories » d'IA).

Des dépendances critiques persistantes

Les annonces d'infrastructures se multiplient : à Choose France en mai 2026, SoftBank a annoncé jusqu'à 75 milliards d'euros pour 5 GW de data centers en France. Mais ces projets reposent sur des maillons étrangers : les trois hyperscalers américains (AWS, Azure, Google Cloud) captent plus de 65 % du marché européen du cloud, et tant que la couche matérielle dépend des GPU Nvidia fabriqués à Taïwan, une part du contrôle reste suspendue aux décisions américaines.

L'atout énergétique français

La France peut faire valoir un avantage rare : une électricité abondante et largement décarbonée grâce au nucléaire, alors que les data centers d'IA consomment de 10 à 100 fois plus que les centres classiques. EDF a rejoint le consortium AION, porteur d'une candidature française au programme européen des gigafactories.

Le mur du financement

Reste l'obstacle de fond : l'argent. Selon le baromètre EY 2025, les États-Unis ont concentré 89 % des montants investis dans l'IA (97 milliards de dollars), contre 5 % pour l'Europe (5,9 milliards). Côté régulation, l'UE a choisi d'alléger sa copie : le 7 mai 2026, un accord « Digital Omnibus » a repoussé l'application des règles sur les systèmes à haut risque de l'AI Act à décembre 2027, au nom de la compétitivité.

Une souveraineté sous conditions

La France additionne les atouts : un champion, des capitaux étrangers, une énergie compétitive et une volonté politique affichée. Mais la souveraineté ne se décrète pas tant que les puces, le calcul et le cloud dépendent d'acteurs non européens. L'enjeu des prochaines années sera moins de produire « son » grand modèle que de bâtir une autonomie sur l'ensemble de la pile — un chantier où l'Europe court toujours après les États-Unis.