Le Parisien décrit un casse-tête national roumain : les touristes qui s'arrêtent sur les routes de montagne pour se photographier avec des ours bruns, et qui souvent leur donnent à manger.
Nous n'avons pas pu ouvrir cet article et n'en reprenons donc ni les chiffres ni les mesures évoquées. Mais le sujet mérite d'être expliqué, parce que le comportement qui rend ces rencontres possibles est mal compris, y compris par ceux qui les provoquent.
Où l'on croise ces ours
L'ours brun occupe encore l'Europe en populations disjointes : environ 14 000 individus répartis en dix populations distinctes, auxquels s'ajoutent quelque 120 000 ours pour la seule Russie.
Les Carpates et les Balkans constituent, avec les forêts scandinaves, les principales populations du continent. C'est là, sur les routes de montagne roumaines, que la rencontre avec un ours n'est pas un événement exceptionnel mais une possibilité ordinaire d'un après-midi de vacances.
Le bouclier humain, ou pourquoi ils s'approchent
Voici le mécanisme que le grand public ignore, et il retourne l'intuition commune.
Chez l'ours brun, les mâles se montrent agressifs envers les jeunes pendant la période de reproduction. Or certaines femelles suitées, c'est-à-dire accompagnées de leurs oursons, s'approchent alors des zones habitées. Les biologistes parlent d'un effet de bouclier humain : ces femelles ne viennent pas chercher de la nourriture, elles viennent chercher la proximité des hommes, que les gros mâles évitent, pour protéger leurs petits.
Cette explication change complètement la lecture de la scène. L'ourse au bord de la route n'est pas un animal apprivoisé ni un animal affamé venu quémander. C'est une mère qui a fait un calcul, et qui se trouve avec ses petits à quelques mètres d'une voiture dont la portière s'ouvre.
Un ours brun adulte reste un animal de plusieurs centaines de kilos, capable d'accélérations qu'aucun humain ne devance. Une femelle avec des oursons est, de tous les cas de figure, celui que les guides considèrent comme le plus dangereux, parce que sa réaction de défense est immédiate et n'a pas besoin de provocation. Descendre de voiture pour cadrer une photo revient à s'interposer entre elle et sa portée.
Ce que le nourrissage fabrique
L'autre moitié du problème est plus lente et plus définitive.
Un ours nourri par des humains apprend en quelques répétitions que la route et la voiture signifient nourriture. Il cesse d'éviter les hommes, s'installe le long des axes, revient, puis descend vers les villages, les poubelles et les jardins. Cette perte de méfiance ne s'inverse pas.
La suite est presque toujours la même, et c'est ce qui fait le casse-tête. L'animal habitué finit par causer un incident, et l'issue est alors l'abattage ou une capture qui se termine rarement bien. Chez les gestionnaires de faune sauvage, la formule est connue : un ours nourri est un ours mort. Le touriste qui lance un sandwich par la fenêtre croit faire un geste amical ; il vient d'engager une procédure.
Ce que cela vaut pour la France
Le sujet paraît lointain. Il l'est moins qu'il n'y paraît.
Les Pyrénées comptent une population d'ours bruns réintroduite et étroitement suivie, sans commune mesure avec celle des Carpates, mais bien réelle. Les règles y sont exactement les mêmes, et elles tiennent en trois phrases : ne jamais nourrir, ne jamais s'approcher, ne jamais s'interposer entre une femelle et ses petits. En cas de rencontre, on se signale calmement à la voix, on recule sans courir, et on laisse à l'animal une voie de fuite.
Photographier un ours est légitime. Le faire depuis une voiture arrêtée, vitres fermées, avec un téléobjectif ou un simple zoom, produit d'ailleurs de meilleures images que le selfie à trois mètres. Et n'apprend rien à l'animal.



