La crise s'est jouée à Ceuta, sur la côte marocaine. La réponse française, elle, se déploie dans les Pyrénées. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a annoncé le 31 juillet un renforcement rapide et important du dispositif policier à la frontière avec l'Espagne, rapporte franceinfo.
Le dispositif, en chiffres
L'escalade s'est faite en deux temps, sur deux jours. Dès le vendredi 31 juillet, les renforts ont été triplés : 184 policiers mobilisés en plus des moyens déployés quotidiennement, avec une surveillance par drone renforcée. Le lendemain, samedi 1er août, ces renforts sont quintuplés, portant le dispositif à 334 policiers et gendarmes, là encore en plus des effectifs habituellement présents.
Deux précisions comptent pour lire correctement ces nombres. D'abord, il s'agit de renforts, pas du total des forces sur la frontière : les effectifs ordinaires de la police aux frontières continuent d'opérer par-dessus. Ensuite, le multiplicateur par cinq se calcule par rapport au socle de renforts habituel, pas par rapport à l'ensemble du dispositif.
S'y ajoutent des moyens de surveillance aérienne, avec le déploiement de trois avions de la police aux frontières, ainsi que des patrouilles renforcées dans les trains circulant sur l'axe ferroviaire franco-espagnol. Le ministre a présenté ce déploiement comme la mise en œuvre d'une demande du président de la République.
Une réponse à une menace qui ne s'est pas matérialisée
Il faut dire les choses telles qu'elles sont : au moment où la France renforce sa frontière, l'immense majorité des personnes entrées à Ceuta sont déjà reparties vers le Maroc, plus de 48 000 selon Madrid. Aucune d'entre elles n'a atteint la péninsule ibérique, et a fortiori les Pyrénées.
Le dispositif français relève donc de la prévention et, assumons le mot, de la démonstration. Ceuta et Melilla sont des territoires espagnols en Afrique du Nord, mais elles ne font pas partie de l'espace Schengen au même titre que la péninsule : y entrer ne donne pas mécaniquement accès à la France. Le trajet de Ceuta vers le continent européen suppose une traversée maritime distincte, contrôlée.
Cela ne rend pas la mesure absurde pour autant. Une partie des personnes concernées peuvent chercher à gagner l'Espagne continentale dans les semaines qui viennent, et le gouvernement français fait le choix d'anticiper plutôt que de constater.
Ce que Schengen autorise, et ce qu'il n'autorise pas
Renforcer les contrôles à une frontière intérieure n'équivaut pas à la rétablir. Le code frontières Schengen distingue nettement deux choses : les contrôles de police menés dans une zone frontalière, qui restent possibles à tout moment dès lors qu'ils ne produisent pas un effet équivalent à un contrôle systématique aux frontières, et le rétablissement formel du contrôle aux frontières intérieures, qui suppose une menace grave pour l'ordre public ou la sécurité intérieure, une notification à la Commission européenne et une durée limitée.
C'est la première catégorie que Paris mobilise ici. La différence n'est pas cosmétique : elle détermine ce que les forces de l'ordre ont le droit de faire à un automobiliste ou à un voyageur du train Perpignan-Barcelone.
Un débat politique immédiat
L'annonce a été aussitôt happée par le débat national. À droite et à l'extrême droite, la gestion espagnole a été mise en cause, et plusieurs responsables ont réclamé une révision de Schengen ou l'intervention de l'agence européenne Frontex. À gauche, la mise en accusation du gouvernement de Pedro Sánchez a été dénoncée comme une instrumentalisation, comme le documente Le Monde.
Cette séquence a une constante : elle se rejoue à chaque épisode migratoire visible, avec les mêmes arguments, avant même que les faits soient stabilisés. En l'occurrence, le bilan humain de Ceuta n'est toujours pas établi.



