Voilà un litige qui a de quoi surprendre : des vendeurs de carburant qui s'indignent qu'un concurrent vende… trop peu cher. À la veille des grands départs en vacances, des stations-service indépendantes ont saisi l'Autorité de la concurrence contre TotalEnergies, rapporte La Croix. En cause, le plafonnement du prix à la pompe pratiqué par le géant pétrolier.

Un prix bloqué à 1,99 euro

Depuis plusieurs mois, TotalEnergies a choisi de plafonner le prix de ses carburants, autour de 1,99 euro le litre pour l'essence, y compris sur ses stations d'autoroute d'ordinaire plus chères. Une décision présentée comme un geste en faveur du pouvoir d'achat des automobilistes, dans un contexte de tensions sur les cours du pétrole.

Pour le consommateur, l'affaire est entendue : trouver du carburant à un tarif bloqué, quand les prix grimpent ailleurs, est une aubaine, particulièrement au moment des grands trajets estivaux. Beaucoup se détournent donc, logiquement, des stations affichant des prix plus élevés.

Le coup de grief des indépendants

C'est précisément là que le bât blesse pour les stations indépendantes, rappelle Sud Ouest. Ces petites structures, qui ne disposent ni de raffineries ni d'une intégration à toute la chaîne pétrolière, achètent leur carburant à des fournisseurs et le revendent avec une marge très mince. Impossible pour elles de s'aligner sur 1,99 euro sans vendre à perte.

Résultat, elles voient leurs clients filer vers les stations du groupe et leurs volumes s'effondrer. D'où leur plainte : elles accusent TotalEnergies d'abuser de sa position dominante et de fausser la concurrence, en imposant un prix qu'elles ne peuvent pas suivre.

Le nerf de la guerre : l'intégration verticale

L'argument des indépendants repose sur une réalité économique. Un groupe comme TotalEnergies maîtrise l'ensemble de la chaîne, de l'extraction au raffinage jusqu'à la distribution. Quand les cours du brut sont élevés, il engrange des marges en amont, sur la production et le raffinage, qui peuvent compenser une vente au détail peu, voire pas rentable.

Les indépendants, eux, ne vivent que de la marge à la pompe. Le même prix bas est donc, pour l'un, une opération de communication soutenable, et pour les autres, une menace vitale. C'est cette asymétrie que l'Autorité de la concurrence est appelée à examiner.

Une question juridique délicate

L'affaire pose une question de fond : où s'arrête la stratégie commerciale agressive, et où commence l'abus de position dominante ? Un prix bas est en principe favorable au consommateur ; mais s'il n'est tenable que grâce à une puissance de marché hors norme, et qu'il évince les concurrents, il peut poser problème au regard du droit de la concurrence.

De son côté, TotalEnergies met en avant la défense du pouvoir d'achat et son rôle d'acteur responsable. À l'Autorité de la concurrence, désormais, de trancher entre ces deux lectures. Au-delà du cas d'espèce, le dossier interroge l'équilibre du marché des carburants et l'avenir d'un maillage de stations indépendantes déjà fragilisé, notamment dans les zones rurales où elles rendent un service de proximité. Pour l'automobiliste, la question, elle, restera longtemps concrète : combien coûtera son plein, et où pourra-t-il encore le faire ?