C'est une prise de parole rare au sommet de la justice française. Christophe Soulard, premier président de la Cour de cassation, et Rémy Heitz, procureur général près cette cour, ont publié ce 25 juin un communiqué commun pour répondre aux mises en cause de magistrats survenues dans le sillage de l'affaire Lyhanna, du nom de cette collégienne du Gers dont la mort a bouleversé le pays.

« La mécanique du bouc émissaire »

Les deux hauts magistrats refusent que la recherche de responsables individuels serve à éluder un problème de fond. « Les carences de notre pays dans la protection de l'enfance sont structurelles et systémiques », écrivent-ils, selon Franceinfo. Pour eux, « questionner la responsabilité de tel magistrat ou de tel enquêteur ne doit pas constituer une stratégie permettant d'éviter la confrontation » aux causes profondes du drame.

Des défaillances reconnues

L'affaire a mis en lumière une succession de signaux non traités à temps : le principal suspect était connu des services, et une plainte déposée en 2025 n'avait pas donné lieu, à ce stade, aux suites attendues. Un rapport de l'inspection de la justice, remis quelques jours plus tôt, a pointé des dysfonctionnements dans le traitement de ce dossier. Le ministre de la Justice a lui-même reconnu des manquements et annoncé des mesures, dont le réexamen d'un grand nombre de plaintes pour violences sur mineurs.

Protéger l'institution sans nier les fautes

Le communiqué de Soulard et Heitz tient sur une ligne de crête : ne pas nier les manquements, mais refuser que leur mise en avant occulte la question des moyens et de l'organisation de la protection de l'enfance. Leur intervention survient dans un climat où des magistrats et des enquêteurs liés au dossier auraient fait l'objet de mises en cause publiques, notamment sur les réseaux sociaux. Le Conseil supérieur de la magistrature avait déjà déploré « le discrédit jeté sur des milliers de magistrats ».

Au-delà du drame, c'est donc un débat institutionnel qui s'ouvre : où passe la frontière entre la légitime exigence de comptes et la pression inacceptable sur ceux qui rendent la justice ? En montant au créneau, les deux plus hauts magistrats du pays ont voulu, eux, tracer cette ligne.