Un siècle après avoir scandalisé Paris, les nus d'Amedeo Modigliani continuent d'affoler les salles des ventes. Le 24 juin, Nu assis au collier, toile peinte en 1917, a été adjugé environ 63,9 millions de dollars chez Sotheby's à Londres — soit près de 56 millions d'euros. Un record européen pour l'artiste aux enchères.

Une toile née rue Joseph-Bara

Le tableau appartient à la célèbre série de nus que Modigliani peint à la fin des années 1910, financé par son marchand Léopold Zborowski. Plusieurs d'entre eux figurèrent à la galerie de Berthe Weill, en décembre 1917 — la seule exposition personnelle du peintre de son vivant. La police l'avait fait fermer dès le premier jour : ces corps aux poses franches, aux contours étirés, choquaient les passants. Nu assis au collier, qui n'avait pas été montré en Europe depuis les années 1930, est l'un des rares nus complets de cette série encore en mains privées.

La collection d'un ancien patron de Tottenham

La vente n'était pas anodine. Le tableau provenait de la collection de Joe Lewis, financier britannique et ancien propriétaire du club de football de Tottenham, qui avait acheté ce même nu chez Christie's en 1995 pour 12,4 millions de dollars : sa mise a donc quintuplé en trente ans. Mises bout à bout, les œuvres de la collection — signées Klimt, Freud, Bacon ou Picasso — ont rapporté quelque 392 millions de dollars, ce qui en fait la dispersion de collection privée la plus chère jamais tenue en Europe.

L'Italien qui fit de Montparnasse sa patrie

Si ce record résonne en France, c'est que Modigliani y a tout donné. Né à Livourne en 1884, il débarque à Paris en 1906 et s'installe à Montparnasse, au cœur de cette « École de Paris » cosmopolite où il croise Picasso, Brancusi ou Soutine. Son style ne ressemble à aucun autre : visages en amande, cous démesurés, regards souvent vides comme des masques, héritage mêlé de la sculpture africaine et de la peinture italienne.

Il meurt à Paris en janvier 1920, à 35 ans, emporté par la tuberculose au terme d'une vie de misère et d'excès. Le lendemain, sa compagne Jeanne Hébuterne, enceinte, met fin à ses jours. Un siècle plus tard, une de ces toiles peintes dans le dénuement d'un atelier parisien s'arrache pour le prix d'un immeuble — preuve que le marché, lui, n'a jamais cessé de courir après l'enfant terrible de Montparnasse.