Le jazz français perd l'une de ses plus belles signatures. René Urtreger, pianiste au toucher raffiné et pilier du bebop hexagonal, s'est éteint à l'âge de 92 ans. Surnommé affectueusement le « roi René » par le milieu, il incarnait une époque révolue, celle où Paris rivalisait avec New York comme capitale du jazz.
Un enfant de Paris et du bebop
Né à Paris le 6 juillet 1934, dans une famille juive d'origine polonaise, René Urtreger vient au piano très jeune. Adolescent à la Libération, il grandit au moment où le jazz américain déferle sur la capitale et enflamme les caves de Saint-Germain-des-Prés. Le jeune homme s'y fait vite un nom, séduit par le bebop, ce courant virtuose et fiévreux né outre-Atlantique.
Dès le milieu des années 1950, il accompagne des géants de passage. Le saxophoniste Lester Young, l'une des figures tutélaires du jazz, l'emmène ainsi en tournée européenne. Pour un musicien qui débute, c'est une consécration précoce et la preuve d'un talent déjà reconnu par les plus grands.
L'« Ascenseur pour l'échafaud » de Miles Davis
Mais c'est une rencontre qui va inscrire son nom dans la légende. En décembre 1957, Miles Davis est à Paris. Le trompettiste américain doit enregistrer la musique du film de Louis Malle, « Ascenseur pour l'échafaud ». Il s'entoure pour l'occasion de musiciens français, dont René Urtreger au piano, aux côtés notamment du saxophoniste Barney Wilen, du contrebassiste Pierre Michelot et du batteur américain Kenny Clarke.
La séance est restée fameuse : les musiciens improvisent en regardant défiler les images du film, sans partition véritable. Il en naît une bande-son crépusculaire et envoûtante, aujourd'hui considérée comme un sommet du jazz au cinéma. Pour Urtreger, jouer avec Miles Davis à vingt-trois ans restera l'un des moments forts d'une vie tout entière tournée vers la musique, salue Jazz Magazine.
Le trio et les honneurs
Au tournant des années 1960, René Urtreger forme un trio marquant avec le batteur Daniel Humair et le contrebassiste Pierre Michelot, réunion de trois virtuoses qui fera date dans le jazz français. Son travail lui vaut la reconnaissance de ses pairs, notamment le prix Django Reinhardt, distinction phare de l'Académie du jazz.
Homme discret, fidèle à un art exigeant, il n'a jamais cessé de jouer, traversant les décennies sans rien perdre de son élégance ni de son swing. Sa longévité artistique force le respect : jusqu'à un âge avancé, il continuait de se produire, transmettant aux plus jeunes le goût d'un jazz vivant et sincère.
Une page qui se tourne
Avec la disparition de René Urtreger, c'est un témoin et un acteur de l'âge d'or du jazz français qui s'en va. Il appartenait à cette génération de musiciens hexagonaux qui, loin de se contenter d'imiter les Américains, ont su dialoguer d'égal à égal avec eux et faire vivre une scène nationale d'une richesse rare.
Le « roi René » laisse derrière lui des enregistrements précieux et le souvenir d'un pianiste au style limpide, où la virtuosité se mettait toujours au service de l'émotion. Une élégance à la française, qui manquera au jazz.



