Elle ne l'a jamais vu, jamais entendu, jamais touché. Et c'est précisément par ce manque que Suzette Bloch a appris à connaître son grand-père. « Mon grand-père, c'est d'abord une absence », confie-t-elle : une vie passée dans l'ombre tutélaire d'un homme fusillé près de Lyon le 16 juin 1944, plus d'une décennie avant sa naissance.

Un héritage construit sur un vide

Dans la famille, on ne parlait pas, ou si peu. Restaient un appartement, une bibliothèque imposante et l'atmosphère particulière des absents. Longtemps, Suzette Bloch a tenu cette mémoire à distance, avant de s'y consacrer pleinement, sur le tard. Ancienne journaliste de l'AFP aujourd'hui installée dans le sud de la France, elle a fait de la transmission une mission, multipliant les rencontres dans les collèges et les lycées où des classes enquêtent sur la trajectoire de l'historien-résistant.

Qui était Marc Bloch

Né en 1886 dans une famille attachée à la République, Marc Bloch a refondé la manière même d'écrire l'histoire. Avec Lucien Febvre, il cofonde en 1929 la revue des Annales, matrice d'une école qui déplace le regard des grandes batailles vers les sociétés, l'économie et les mentalités. Ses œuvres — Les Rois thaumaturges, La Société féodale — marquent durablement la discipline.

Mais c'est sous l'Occupation que l'historien devient combattant. Dans L'Étrange Défaite, écrit à chaud durant l'été 1940 et publié seulement en 1946, il dissèque l'effondrement français de mai-juin 1940 avec la lucidité d'un témoin engagé, rappelle le ministère de la Culture. Inachevée, son Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien paraîtra à titre posthume.

De Lyon à Saint-Didier-de-Formans

Juif, révoqué par les lois antisémites de Vichy, Marc Bloch rejoint le mouvement de résistance Franc-Tireur à Lyon, dont il devient l'une des figures régionales. Arrêté par la Gestapo en mars 1944, torturé puis emprisonné à Montluc, il est exécuté le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, dans l'Ain, aux côtés d'autres résistants.

Transmettre, encore et encore

La panthéonisation du 23 juin couronne l'engagement de sa petite-fille. Marc Bloch y entre avec son épouse Simonne Vidal, elle aussi disparue en 1944. Le couple ne quittera toutefois pas le caveau familial : ses cendres resteront auprès des siens, conformément au souhait de la famille (modalités à confirmer — À VÉRIFIER).

Pour celle qui a grandi avec un fantôme aimant, l'hommage de la République ressemble moins à un aboutissement qu'à une étrange seconde vie. Comme si, plus de huit décennies après la fusillade de Saint-Didier-de-Formans, l'absence se faisait enfin présence.