L'Europe rêve d'une défense plus autonome, mais son industrie reste morcelée entre intérêts nationaux. C'est en substance le constat que dresse René Obermann, président du conseil d'administration d'Airbus, dans un entretien au Monde. Son mot d'ordre : en finir avec le « nationalisme industriel » dans le secteur de la défense.
Un plaidoyer pour la consolidation
Le message d'Obermann est celui d'une industrie qui, pour peser face aux États-Unis ou à la Chine, doit cesser de se disperser. Trop de programmes européens, plaide-t-il en substance, sont pensés d'abord comme des partages entre nations plutôt que comme des projets industriels efficaces. Résultat : des efforts dupliqués, des coûts qui gonflent et des délais qui s'allongent.
Cet appel intervient dans un moment particulier. La guerre en Ukraine a relancé les budgets militaires du continent, et l'idée d'une « Europe de la défense » a repris de la vigueur. Mais entre le discours et les actes, l'écart demeure : chaque pays veut préserver ses emplois, ses savoir-faire et le contrôle de ses technologies sensibles.
Le SCAF, symptôme des blocages
Difficile de ne pas voir, derrière ces propos, l'ombre du SCAF, le projet d'avion de combat du futur porté par la France, l'Allemagne et l'Espagne. Ce programme, l'un des plus ambitieux jamais lancés en Europe, traverse une crise profonde, au point que des médiateurs ont été appelés à la rescousse pour tenter de sauver la coopération.
Au cœur des tensions, une question de commandement industriel. Dassault Aviation, maître d'œuvre côté français et fort du succès du Rafale à l'export, entend garder la main sur la conception de l'appareil. Un positionnement qui se heurte à la logique de partage à parts égales entre partenaires, et illustre parfaitement le dilemme dénoncé par Obermann : comment coopérer sans que chacun exige sa part de tout ?
Souveraineté contre efficacité
Le débat dépasse le seul avion de combat. D'autres grands programmes communs, comme le char du futur associant Paris et Berlin, connaissent des difficultés comparables. À chaque fois, la même équation : mutualiser pour peser, sans renoncer à sa souveraineté nationale.
Pour la France, l'enjeu est sensible. Son industrie de défense, de Dassault à Thales, constitue un atout stratégique et un fleuron exportateur qu'elle n'entend pas diluer. La position d'Obermann, favorable à une intégration plus poussée, ne fait donc pas l'unanimité. Reste que, sans un minimum de consolidation, l'Europe risque de continuer à additionner des programmes coûteux là où ses rivaux avancent groupés. Le débat, lui, ne fait que commencer.



