Le monde universitaire et intellectuel français perd l'une de ses figures les plus singulières. Yves Lacoste, fondateur de la revue Hérodote et père de la géopolitique française, est mort à 96 ans. Né le 7 septembre 1929 à Fès, au Maroc, il aura passé sa vie à démontrer que tracer une carte, c'est déjà prendre parti.
D'une enfance marocaine à la Sorbonne
Élevé au Maroc avant de poursuivre ses études en France, Yves Lacoste appartient à cette génération de géographes formés à la discipline classique des paysages et des régions. Il en deviendra le plus implacable critique. Agrégé de géographie en 1952, il rejoint l'enseignement supérieur puis, dans le sillage de Mai-68, l'université expérimentale de Paris-VIII (Vincennes), foyer de la pensée contestataire où il forgera l'essentiel de son œuvre.
Ses premiers travaux portent sur le sous-développement, sujet alors central des débats tiers-mondistes : Les Pays sous-développés (1959) puis Géographie du sous-développement (1965) le font connaître au-delà du cercle académique.
« La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre »
Le tournant survient en 1976. Lacoste publie un essai au titre provocateur, La Géographie, ça sert d'abord à faire la guerre, qui secoue l'université française. Sa thèse : derrière la prétendue neutralité de la discipline scolaire se cache un savoir stratégique, instrument du pouvoir et de la guerre. La même année, il fonde Hérodote, à une époque où le mot « géopolitique » restait suspect, associé à l'idéologie allemande discréditée par le nazisme. La revue contribuera à le réhabiliter et à l'installer durablement dans le débat public.
Sa notoriété doit aussi à un épisode retentissant : pendant la guerre du Vietnam, Lacoste analyse, cartes à l'appui, comment les bombardements américains visaient les digues du fleuve Rouge afin d'inonder les plaines rizicoles. L'analyse géographique devient un acte politique.
Une discipline réinventée
Lacoste définit la géopolitique comme l'étude des « rivalités de pouvoirs sur des territoires », à toutes les échelles, du planétaire au local. Cette grille de lecture irrigue ses ouvrages ultérieurs, dont la Géopolitique des régions françaises (1986) et le Dictionnaire de géopolitique (1993). En 1989, il fonde à Paris-VIII le centre devenu l'Institut français de géopolitique, qui formera des générations de chercheurs. En 2000, il reçoit le prix Vautrin-Lud, souvent présenté comme le « Nobel de géographie ».
Un héritage vivant
L'influence de Lacoste se mesure aujourd'hui à l'omniprésence du mot « géopolitique » dans les médias et l'enseignement. En avril 2026, quelques semaines avant sa disparition, la revue Hérodote célébrait ses cinquante ans par un numéro double d'hommage. À ceux qui réduisaient la géographie à une nomenclature de fleuves et de capitales, Yves Lacoste aura opposé une conviction restée intacte jusqu'au bout : comprendre une carte, c'est comprendre un rapport de forces.



