Tout le monde a raison (ou presque)

Vous avez peut-être déjà provoqué un silence en disant « ananas » avec un s bien sonore — ou, à l'inverse, en l'avalant. Bonne nouvelle : dans bien des cas, les deux se valent. Le français est une langue vivante, et certains mots résistent depuis des siècles à toute prononciation unanime.

Le mois d'« août » qui se dérobe

Le huitième mois se prononce officiellement [u], comme « ou », sans t ni a, selon le CNRTL. La variante « out » est attestée mais jugée vieillie ; quant au « a » initial, il a cessé d'être prononcé dès le XVIᵉ siècle. Aujourd'hui, « out » se comprend très bien — mais fait parfois lever un sourcil.

« Gageure », le piège

La prononciation correcte de gageure est [gaʒyʀ], sur le modèle de « gage » + « -ure » (comme blessure). Pourtant, beaucoup disent [gaʒœʀ], comme si le mot contenait « heure ». Le CNRTL note que cette variante, longtemps réprouvée, était déjà pratiquée par environ la moitié des locuteurs interrogés dans les années 1970. Une « faute » devenue majoritaire : la langue n'en fait qu'à sa tête.

« Vingt », « ananas », « yaourt »

Le chiffre vingt illustre la subtilité des consonnes françaises : le t est muet seul ou devant consonne, mais réapparaît par liaison (« vingt arbres ») et dans les nombres composés ; le g, lui, est purement étymologique et ne s'est jamais prononcé, précise le CNRTL. Pour ananas, les dictionnaires admettent aujourd'hui [-na] comme [-nas]. Et yaourt cohabite avec yogourt, héritage d'une longue valse orthographique (yoghourt, yohourt…), chaque graphie ayant sa prononciation.

Pourquoi ces hésitations ?

Les linguistes y voient plusieurs forces : l'évolution naturelle de la langue, les variations régionales (Marseille, Bruxelles ou Montréal n'articulent pas tout à fait pareil), et l'influence de l'écrit — plus on lit, plus on tend à prononcer les lettres, faisant resurgir des s et des t autrefois muets. Les dictionnaires de référence indiquent des prononciations recommandées, mais reconnaissent de plus en plus les variantes. Car une langue qui refuserait ses propres hésitations perdrait un peu de ce qui la rend vivante : la trace de celles et ceux qui la parlent.