Notre animal de la semaine est un petit singe d'Afrique de l'Ouest au pelage sombre, la mone de Campbell. Discret dans la canopée, il possède pourtant l'une des communications les plus sophistiquées du règne animal, au point d'évoquer, de loin, les règles de notre propre langage.

Un vocabulaire d'alarmes

Le point de départ, décrit par Futura Sciences, est un ensemble de cris aux sens précis. Chez la mone de Campbell, chaque son correspond à un message.

Le cri « krak » signale la présence d'un léopard. Le « hok » alerte d'un danger venant du ciel, comme un aigle. Le « boum », plus grave, est émis par les mâles dominants pour rassembler le groupe. Un vocabulaire, en somme, où chaque unité a une fonction claire.

Des suffixes qui changent le sens

C'est ici que le comportement devient bluffant. Le singe ne se contente pas de ces cris de base : il leur ajoute des sortes de suffixes, qui en modifient le sens.

Ainsi, en ajoutant « -ou », le cri se transforme. « Krak-ou » ne désigne plus le léopard, mais un danger plus général venant du sol, comme le passage d'une antilope. « Hok-ou » signale une perturbation en hauteur, une branche qui tombe par exemple. Ce suffixe « -ou » généralise l'alerte et la rend moins urgente. Modifier une unité de base par un ajout pour en changer le sens : le procédé n'est pas sans rappeler notre grammaire.

Une organisation qui évoque la syntaxe

L'analogie va plus loin. Ces singes peuvent enchaîner de longues séquences, composées jusqu'à 25 cris, agencés selon un ordre précis. Ce n'est pas un désordre sonore, mais une structure.

Autre parallèle troublant avec la conversation humaine : les femelles respectent une forme de tour de parole. Elles vocalisent les unes après les autres, plutôt que toutes en même temps. Une règle implicite d'alternance qui, chez nous, structure le dialogue.

Ce qui est établi, ce qui reste prudent

Comme toujours en éthologie, il faut distinguer les niveaux. Ce qui est solidement documenté, ce sont les faits : les cris, leurs sens, les suffixes, les séquences ordonnées. Ces observations, issues du travail de terrain et d'expériences avec des leurres de prédateurs menés par le scientifique Karim Ouattara et son équipe, ont été publiées en 2009.

Ce qui appelle la mesure, c'est l'interprétation. Parler de « langage » au sens humain serait excessif. L'être humain reste seul à manier des concepts abstraits, à parler du passé, du futur ou de l'imaginaire. Ce que montre la mone de Campbell, c'est que certaines briques du langage, en particulier une forme de syntaxe, ne nous sont pas exclusives.

Pourquoi cette découverte compte

L'intérêt dépasse la curiosité animalière. En repérant chez un singe des règles d'agencement des sons, les chercheurs éclairent une question vertigineuse : d'où vient le langage ?

Plutôt qu'une invention purement humaine surgie de nulle part, la parole apparaît alors comme l'aboutissement d'une longue histoire évolutive, dont on retrouve des ébauches chez nos cousins primates. La prochaine fois que vous assemblerez des mots sans y penser, souvenez-vous qu'un petit singe de la forêt ivoirienne pratique, à sa façon, un art voisin du vôtre.